Surproduction : nous verdissons une machine qui produit trop

Nous parlons de transition écologique tout en maintenant une économie dont la stabilité dépend encore de l’augmentation des volumes produits. Véhicules électriques, rendement énergétique, recyclage, nouveaux matériaux, optimisation industrielle, numérisation et technologies dites propres occupent l’essentiel du débat. Ces avancées peuvent diminuer l’impact de chaque unité. Pendant ce temps, le débit matériel mondial poursuit sa croissance. L’utilisation des ressources naturelles est passée d’environ 30 milliards de tonnes en 1970 à 106 milliards de tonnes en 2020. Le Programme des Nations unies pour l’environnement envisage encore une hausse proche de 60 % d’ici 2060 dans la continuité actuelle. L’extraction et la transformation des ressources concentrent déjà plus de 60 % des émissions mondiales contribuant au réchauffement. (PNUE) Nous améliorons l’efficacité des objets tout en multipliant les objets, les infrastructures et les usages. Une partie des gains techniques se trouve absorbée par cette expansion. L’écologie tente alors de rendre le flux moins destructeur sans réduire suffisamment sa taille.

La surproduction possède pourtant une matérialité parfaitement observable. Elle apparaît dans les stocks excédentaires, les marchandises détruites avant usage, les retours commerciaux éliminés, les équipements encore fonctionnels broyés ou recyclés prématurément, les renouvellements artificiellement accélérés et les quantités croissantes de biens rapidement transformées en déchets. Le textile européen fournit l’un des exemples les mieux documentés. L’Agence européenne pour l’environnement estime que 4 à 9 % des produits textiles mis sur le marché en Europe sont détruits avant leur utilisation, soit entre 264 000 et 594 000 tonnes chaque année. Les travaux examinés par l’Agence situent autour de 21 % la proportion moyenne des stocks textiles invendus. Fibres naturelles ou synthétiques, terres agricoles, pétrole, eau, teintures, énergie, machines, emballages, entrepôts et transports internationaux ont déjà été mobilisés lorsque ces produits quittent le circuit commercial sans avoir rempli leur fonction. La destruction de ces textiles pourrait représenter jusqu’à 5,6 millions de tonnes d’équivalent CO₂ dans l’estimation haute de l’Agence, avec un calcul qui reste partiel. (Agence européenne pour l’environnement)

Le Joint Research Centre de la Commission européenne révèle un phénomène encore plus large. Sur environ 3,89 millions de tonnes de vêtements et chaussures étudiées dans son modèle, près de 822 000 tonnes rejoignent les flux d’invendus ou de retours, soit environ 21 %. Près de 775 000 tonnes restent fonctionnelles. Une fraction importante termine malgré tout dans des filières de destruction. Le même centre estime à environ 668 000 tonnes les équipements électriques et électroniques invendus dans l’Union européenne dans son scénario de référence. Environ 438 600 tonnes sont orientées vers une forme de destruction, soit 4,13 % des équipements concernés mis sur le marché. Près de 397 000 tonnes rejoignent le recyclage, 31 100 tonnes la décharge et 10 500 tonnes l’incinération. (Joint Research Centre)

Le mot recyclage ne doit pas masquer la réalité physique. Lorsqu’un appareil neuf ou encore fonctionnel est démonté pour récupérer ses matières, le minerai a déjà été extrait, le métal raffiné, les composants fabriqués, l’appareil assemblé, emballé et transporté. Une fraction de la matière pourra servir à nouveau, tandis que l’énergie, le travail industriel et les pertes intervenues en amont appartiennent définitivement au bilan. Recycler prématurément un produit fonctionnel reste un gaspillage de ressources. La prévention possède une efficacité inaccessible au traitement final : ce qui n’a jamais été fabriqué n’a demandé ni extraction, ni usine, ni transport, ni entrepôt, ni futur recyclage.

Les données sur ces invendus restent fragmentaires. Le JRC reconnaît lui-même les incertitudes liées aux volumes, aux retours et à leur destination finale. Cet angle mort mérite d’être souligné. Notre économie comptabilise avec une précision extrême les ventes, les marges, la rentabilité, la productivité et les mouvements financiers, tandis que la masse de marchandises fabriquées sans usage reste encore mal mesurée. Aucun inventaire mondial exhaustif ne permet aujourd’hui d’additionner tous les biens neufs détruits avant leur utilisation. L’Union européenne commence seulement à imposer davantage de transparence sur ces flux et a engagé l’interdiction de destruction de certaines catégories de vêtements et chaussures invendus. Une économie obsédée par la mesure de ce qu’elle vend a longtemps consacré beaucoup moins d’attention à ce qu’elle fabrique pour rien.

L’alimentation atteint des ordres de grandeur autrement plus vastes. En 2022, environ 1,05 milliard de tonnes de nourriture et de parties non comestibles ont été gaspillées au niveau des ménages, de la restauration et du commerce, soit près d’un cinquième de la nourriture disponible à ces niveaux de la chaîne. Les ménages concentrent 60 % de ce volume, la restauration 28 % et le commerce 12 %. Ce milliard de tonnes regroupe des réalités différentes et ne peut être assimilé intégralement à une surproduction industrielle. Il expose cependant une mobilisation colossale de terres, d’eau, d’engrais, de carburants, de machines, de chambres froides, d’emballages et de transports pour une production qui finit sans remplir sa fonction alimentaire. Le PNUE estime que les pertes et gaspillages alimentaires contribuent à 8 à 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. (PNUE)

Le flux final poursuit la même trajectoire. L’humanité génère autour de 2,1 milliards de tonnes de déchets municipaux chaque année. Le PNUE projette environ 3,8 milliards de tonnes en 2050 si les tendances actuelles persistent. Leur gestion représentait environ 252 milliards de dollars en 2020. En intégrant certains dommages sanitaires, climatiques et environnementaux, l’estimation atteignait 361 milliards. À trajectoire inchangée, la facture pourrait approcher 640 milliards de dollars par an en 2050. (PNUE) Les déchets électroniques progressent encore plus rapidement. Leur volume mondial est passé de 34 millions de tonnes en 2010 à 62 millions en 2022. Seulement 22,3 % ont été documentés comme correctement collectés et recyclés. Leur croissance avance presque cinq fois plus vite que celle de la collecte et du recyclage formels, avec une projection de 82 millions de tonnes en 2030. (ITU)

Ces chiffres révèlent la faiblesse d’une transition écologique concentrée presque exclusivement sur l’efficacité. Une voiture électrique peut réduire certaines émissions liées à l’usage tout en nécessitant acier, aluminium, cuivre, verre, batteries, électronique, routes, parkings, bornes de recharge et renforcement du réseau électrique. Un ordinateur plus performant mobilise toujours semi-conducteurs, métaux, serveurs, câbles et centres de données. Une pompe à chaleur, un panneau photovoltaïque ou une éolienne possèdent eux aussi une empreinte matérielle. Leur utilité écologique peut être considérable lorsqu’ils remplacent durablement des solutions plus destructrices. Leur bénéfice s’amenuise lorsque chaque progrès accompagne l’augmentation du parc, des puissances installées, des surfaces et des usages. L’efficacité agit sur l’impact par unité. La surproduction agit sur le nombre d’unités. Une politique qui travaille seulement sur le premier terme laisse le second continuer à grossir.

Réduire la surproduction agit beaucoup plus en amont. Un vêtement conservé quinze ans évite plusieurs remplacements. Un téléphone utilisé huit ans diminue le nombre d’appareils nécessaires sur une même période. Une machine réparable préserve les matériaux déjà extraits. Un meuble robuste transmis pendant plusieurs décennies mobilise moins de ressources qu’une succession de produits à faible durée de vie. Un équipement partagé peut fournir le même service avec moins d’unités. Une marchandise dont la fabrication devient inutile économise l’ensemble de la chaîne matérielle qui l’aurait précédée et suivie. Réduire réellement la production superflue constitue l’une des réponses écologiques les plus puissantes que nous puissions mettre en œuvre.

C’est également à cet endroit que notre système économique révèle son problème le plus profond. Réduire la surproduction réduit directement la quantité de travail nécessaire. Moins de vêtements fabriqués signifie moins d’heures dans la confection, la logistique, les entrepôts, le transport, la distribution, la publicité et le traitement des déchets. Des appareils conservés deux fois plus longtemps réduisent le rythme de fabrication des appareils neufs. Des voitures utilisées plus longtemps diminuent le renouvellement du parc et les heures nécessaires à leur production. Des équipements réparables peuvent créer davantage d’activité dans la maintenance tout en réduisant fortement la quantité de travail industriel consacrée au remplacement. Une partie des emplois actuels existe précisément parce que nous produisons, transportons et vendons des volumes qui pourraient matériellement diminuer.

Cette perte d’emploi n’est pas un argument pour maintenir la surproduction. Elle révèle le défaut du système que nous devons résoudre. Préserver artificiellement une production inutile pour conserver les emplois qu’elle génère revient à brûler des ressources afin de préserver le mécanisme économique qui dépend de leur consommation. Une société rationnelle devrait pouvoir considérer comme un progrès le fait d’obtenir les mêmes conditions de vie avec moins de matière, moins d’énergie et moins de travail contraint. Notre organisation transforme au contraire cette économie de ressources en menace sociale parce que l’accès au revenu demeure étroitement attaché à l’emploi marchand.

L’effet domino commence ici. La suppression d’une production devenue inutile réduit les besoins en travail. Des emplois disparaissent. Les travailleurs concernés perdent une partie ou la totalité de leur revenu. Leur consommation recule. Les entreprises auxquelles ils achetaient perdent à leur tour une fraction de leur chiffre d’affaires. Certaines réduisent leurs effectifs ou leurs investissements. De nouvelles pertes de revenu apparaissent. Les recettes de TVA, les cotisations sociales et les prélèvements liés au travail diminuent. Les dépenses de chômage et d’aide sociale augmentent. Les ménages endettés disposent de moins de ressources pour rembourser leurs crédits. Les entreprises dont les investissements reposaient sur des volumes supérieurs rencontrent davantage de difficultés. Les défauts peuvent progresser, le crédit se contracter et la baisse d’activité se diffuser bien au-delà des secteurs initialement concernés.

La réduction de la surproduction peut ainsi déclencher une crise économique précisément parce que nous avons construit notre économie autour de cette surproduction.

La contradiction dépasse l’entreprise isolée. La production alimente les ventes. Les ventes distribuent salaires, profits, intérêts et dividendes. Les revenus entretiennent la consommation. La consommation maintient les débouchés. L’activité fournit TVA, impôts et cotisations. Ces recettes financent les services publics et une partie de la protection sociale. Les investissements créent des capacités supplémentaires qu’il faut ensuite rentabiliser. Les gains de productivité permettent de produire davantage avec le même nombre d’heures, tandis que la concurrence pousse à utiliser ces capacités pour gagner de nouveaux marchés. Une économie entière finit par rechercher des volumes supplémentaires parce que ces volumes entretiennent les revenus nécessaires à sa propre stabilité.

La durée de vie des objets illustre parfaitement cette absurdité. Un appareil capable de fonctionner vingt ans diminue le nombre d’appareils neufs nécessaires sur deux décennies. Il économise matière, énergie et déchets, mais réduit aussi la fréquence des achats, la production industrielle correspondante, le transport, les ventes et une partie des emplois associés. Trois appareils médiocres vendus successivement créent davantage de chiffre d’affaires qu’un appareil robuste. La comptabilité économique valorise la répétition des transactions bien mieux que l’économie de ressources. Ce qui constitue une réussite physique peut apparaître comme une mauvaise performance économique.

La publicité, le renouvellement permanent des gammes, les innovations marginales présentées comme indispensables, les collections saisonnières, l’indisponibilité des pièces détachées ou la réparabilité insuffisante trouvent dans cette logique un terrain favorable. Il faut maintenir le retour du client, accélérer la rotation des stocks, utiliser les capacités industrielles, rémunérer les investissements. L’obsolescence commerciale devient une manière d’entretenir le flux. Une économie dépendante de ventes répétées finit mécaniquement par considérer la longévité excessive d’un produit comme un obstacle potentiel à son propre chiffre d’affaires.

La solution écologique consiste pourtant bien à réduire cette production, avec toutes les conséquences que cela implique. L’objectif ne peut être de sauver chaque emploi directement attaché à la fabrication inutile. Une partie de ces emplois disparaîtra parce que l’activité elle-même doit diminuer. Le chantier consiste à empêcher que cette disparition emporte avec elle le revenu, la dignité, l’accès au logement, aux soins, à l’alimentation et aux services essentiels. Le travail libéré par une réduction de la production devrait devenir un gain collectif plutôt qu’un facteur de précarité.

La réduction du temps de travail constitue l’un des outils disponibles, sans suffire à elle seule. Elle permet de répartir une partie du volume d’activité restant entre davantage de personnes. Lorsque les gains de productivité et la baisse des productions inutiles réduisent le nombre total d’heures nécessaires, partager ces heures évite qu’une minorité conserve un emploi à temps plein pendant qu’une autre bascule dans le chômage. Le maintien des revenus exige parallèlement une redistribution beaucoup plus importante de la richesse produite. Une semaine plus courte payée proportionnellement moins cher ferait seulement porter la transition sur les salariés. La transformation doit porter sur le partage de la valeur, et non sur la simple réduction des fiches de paie.

Cette évolution oblige à repenser beaucoup plus profondément la distribution du revenu. Si une société peut satisfaire une part croissante de ses besoins avec moins de travail humain grâce à la productivité, à la durabilité et à la réduction du gaspillage, l’accès aux ressources essentielles ne peut rester intégralement conditionné à la vente d’un volume constant d’heures de travail. Revenu social garanti, dividende collectif, extension des services publics gratuits ou fortement socialisés, mécanismes de redistribution des gains de productivité, participation accrue des travailleurs à la valeur créée, fiscalité sur les patrimoines, les rentes et les revenus du capital constituent différentes voies possibles. Leur architecture peut varier considérablement. Elles répondent toutes à la même nécessité : dissocier progressivement la sécurité matérielle de l’obligation de maintenir des millions d’emplois uniquement pour faire circuler davantage de marchandises.

Le financement de la protection sociale doit suivre cette évolution. Une grande partie de nos systèmes repose encore sur les salaires, les cotisations et la consommation. Réduire les volumes et certaines heures travaillées affaiblit directement cette base. Continuer à financer l’essentiel de la santé, des retraites ou du chômage par une masse salariale que l’on cherche simultanément à réduire crée une contradiction insoluble. Une assiette plus large peut intégrer davantage les revenus du capital, les rentes, les grands patrimoines, les profits, l’extraction de ressources vierges, les pollutions et certaines consommations intensives en matière. La transition écologique devient alors une transformation fiscale autant qu’industrielle.

La monnaie et le crédit appartiennent au même effet domino. Dans les économies modernes, une grande partie de la monnaie circule sous forme de dépôts créés par les banques lors de l’octroi de crédits. Entreprises et ménages empruntent en anticipant des revenus futurs. Les investissements industriels sont financés sur la base de ventes attendues. Une contraction durable des volumes rend certains de ces engagements plus difficiles à honorer lorsque les revenus diminuent. La dette n’impose aucune croissance matérielle infinie par une mécanique automatique, mais une économie très endettée et construite sur des anticipations d’expansion absorbe difficilement une réduction volontaire de son activité.

Une économie matériellement plus sobre devra adapter son système financier à cette nouvelle réalité. Le crédit pourrait être davantage orienté vers la rénovation, les infrastructures publiques, la réparation, les transports collectifs, l’efficacité énergétique, les soins, l’éducation et les activités dont la valeur sociale reste élevée. Certaines dettes devront parfois être restructurées lorsque les modèles économiques auxquels elles étaient liées deviennent incompatibles avec les objectifs matériels. La création monétaire publique, le financement de long terme, les banques publiques d’investissement et d’autres formes de financement collectif méritent une place beaucoup plus importante dans un monde où tous les investissements ne peuvent plus être évalués uniquement selon leur capacité à générer davantage de flux marchands.

Le déplacement du travail vers d’autres activités absorbera une partie des emplois libérés. Réparation, rénovation des bâtiments, entretien des infrastructures, agriculture durable, transports collectifs, santé, aide aux personnes, éducation, recherche, restauration des sols, des forêts et des cours d’eau demandent énormément de travail. Ces secteurs consomment eux aussi des ressources et aucune reconversion ne sera parfaite. L’objectif n’est pas de remplacer artificiellement chaque emploi industriel supprimé par un nouvel emploi quelconque afin de conserver le même nombre total d’heures travaillées. Si la société peut réellement fonctionner avec moins de travail contraint, cette diminution peut elle-même devenir un progrès. Le revenu et la protection sociale doivent simplement cesser d’en faire une catastrophe individuelle.

Cette réflexion conduit directement à la distinction entre valeur marchande et utilité sociale. Un appareil remplacé trois fois produit davantage de transactions qu’un appareil durable. Une infirmière, un enseignant, un réparateur, un agriculteur, un aide-soignant ou une personne restaurant une rivière peut apporter une utilité immense tout en générant moins de chiffre d’affaires qu’une activité construite autour du renouvellement permanent de marchandises. Le PIB additionne la valeur monétaire produite. Il ne distingue que très imparfaitement ce qui améliore durablement les conditions de vie de ce qui multiplie simplement les échanges. Réduire la surproduction demande de replacer l’utilité, la durée, la qualité et la robustesse au-dessus de la seule multiplication des transactions.

L’inégalité mondiale rend ce déplacement encore plus nécessaire. Les pays à revenu élevé utilisent environ six fois plus de ressources par habitant que les pays à faible revenu et génèrent des impacts climatiques liés aux ressources environ dix fois supérieurs. (PNUE) Des milliards de personnes ont encore besoin de logements dignes, d’assainissement, de soins, d’électricité, de transports, d’éducation et d’infrastructures essentielles. Réduire la surproduction ne signifie nullement imposer la même contraction partout. Les volumes excédentaires, les renouvellements prématurés, le gaspillage et les consommations matérielles les plus élevées se concentrent largement dans les économies et les catégories sociales les plus riches. C’est là que l’effort doit commencer.

La situation du travail des enfants expose avec une brutalité particulière les incohérences de cette organisation mondiale. Les dernières estimations de l’OIT et de l’UNICEF indiquent que près de 138 millions d’enfants travaillaient encore en 2024, dont environ 54 millions dans des activités dangereuses pour leur santé, leur sécurité ou leur développement. (OIT) Ils étaient environ 160 millions en 2020, ce qui marque une amélioration réelle. Le chiffre actuel reste colossal. Une économie capable de produire suffisamment pour détruire des centaines de milliers de tonnes de marchandises neuves en Europe, gaspiller plus d’un milliard de tonnes de nourriture et générer 62 millions de tonnes de déchets électroniques continue parallèlement à mobiliser le travail de dizaines de millions d’enfants. Cette coexistence révèle un problème de répartition, de finalité et d’organisation bien plus profond qu’un manque de capacité productive.

Les limites statistiques doivent rester clairement assumées. Les chiffres concernant les invendus et leur destruction comportent des incertitudes importantes. Les données mondiales sur la production détruite avant usage restent lacunaires. Aucun total sérieux ne permet encore d’affirmer que telle quantité précise de la production mondiale est « inutile ». Les secteurs documentés suffisent cependant à établir l’existence d’un gaspillage matériel massif et institutionnalisé. Des centaines de milliers de tonnes de produits neufs sont détruites dans certaines catégories déjà mesurées, tandis que la quantité mondiale réelle demeure largement inconnue. Cette absence de comptabilité exhaustive justifie davantage de transparence, plutôt qu’elle ne justifie l’inaction.

La tension sociale mérite la même franchise. Une réduction rapide des volumes sans mécanisme de redistribution déclencherait chômage, baisse des revenus, faillites, pertes fiscales et difficultés financières. Cette menace ne rend pas la réduction de la surproduction facultative. Elle signifie que le reste du système doit changer avec elle. Préserver artificiellement des productions inutiles afin d’éviter l’effet domino revient à prolonger indéfiniment le problème matériel. Laisser l’effet domino se dérouler sans protection sociale provoquerait une crise humaine majeure. La transition véritable se situe entre ces deux impasses : accepter la contraction des activités qui doivent réellement diminuer tout en reconstruisant la distribution du revenu, le financement collectif et le crédit autour d’une économie moins matérielle.

Le pari inverse consiste à maintenir l’expansion des volumes et à demander aux technologies de devenir suffisamment propres pour compenser cette croissance. Les données mondiales montrent jusqu’ici une extraction de ressources en hausse, des déchets municipaux en augmentation et une production de déchets électroniques toujours plus rapide. Les innovations techniques ont permis d’innombrables améliorations réelles, sans inverser la croissance globale des flux matériels. Poursuivre uniquement cette stratégie revient à confier aux gains d’efficacité la mission de courir éternellement plus vite que l’expansion économique.

La surproduction reste le cœur du problème. La réduire signifie consommer moins de ressources, mobiliser moins d’énergie industrielle, transporter moins de marchandises et produire moins de déchets. Cette même réduction supprime une partie du travail dont notre système dépend actuellement pour distribuer les revenus, financer la protection sociale, alimenter la consommation et soutenir les remboursements. L’effet domino qui en découle révèle précisément l’ampleur du défaut structurel.

Une économie cohérente devrait pouvoir célébrer le moment où cent unités suffisent là où deux cents étaient auparavant fabriquées. Elle devrait pouvoir transformer la diminution du travail nécessaire en temps libéré, en sécurité matérielle, en services collectifs et en meilleure qualité de vie. La nôtre transforme encore trop souvent cette économie de matière et de travail en récession, chômage et précarité. C’est ce mécanisme qu’il faut reconstruire, plutôt que continuer à produire inutilement pour éviter d’avoir à le remettre en cause.

Produire moins de ce que nous surproduisons. Faire durer et réparer davantage ce qui existe. Supprimer la destruction des biens encore fonctionnels. Réduire les renouvellements artificiels et les stocks excédentaires. Concentrer les ressources sur les besoins essentiels. Accepter que certaines activités et certains emplois disparaissent lorsque leur fonction repose précisément sur le gaspillage que nous voulons éliminer. Redistribuer le travail réellement utile, partager les gains de productivité, garantir les revenus, transformer la fiscalité, réorganiser le financement de la protection sociale et adapter le crédit à une économie dont les flux matériels cessent enfin de croître.

L’objectif n’est pas de sauver tous les emplois créés par la surproduction. L’objectif est de construire une société dans laquelle leur disparition ne condamne plus ceux qui les occupaient.

Une politique écologique qui refuse de réduire la surproduction cherche essentiellement à rendre supportable une machine qui produit trop. Une économie incapable de réduire ses flux sans déclencher une crise sociale révèle à quel point elle dépend de cette surproduction. Ces deux problèmes forment une seule impasse.

La sortie exige un renversement profond : cesser d’adapter les limites du vivant aux besoins de notre économie et commencer à adapter notre économie aux limites matérielles du vivant. Réduire la surproduction constitue le premier mouvement. Reconstruire l’emploi, le revenu, la fiscalité, la monnaie et la protection sociale autour de cette réduction constitue le second. L’un sans l’autre conduit soit à poursuivre la destruction, soit à provoquer une crise sociale.

Nous avons les moyens techniques de produire beaucoup. Le défi historique consiste maintenant à apprendre à produire suffisamment sans avoir besoin de surproduire pour maintenir la société debout.

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