Quand la conservation sert d’argument à la captivité : ce que disent réellement les chiffres
La conservation des espèces est devenue l’un des principaux arguments avancés pour légitimer les parcs zoologiques modernes. Leur fonction ne serait plus seulement de montrer des animaux au public, mais de participer à la sauvegarde de la biodiversité, à la recherche, à l’éducation et parfois à la réintroduction d’espèces menacées. Certaines réussites sont incontestables. Des programmes zoologiques ont contribué à préserver des espèces qui se trouvaient au bord de l’extinction et plusieurs populations captives jouent encore un rôle précieux. Ce constat ne suffit pourtant pas à justifier l’ensemble du modèle. Lorsqu’un animal passe toute sa vie en captivité, parfois avec plusieurs générations successives qui ne connaîtront jamais leur milieu naturel, la fonction invoquée mérite d’être examinée avec précision. Les chiffres disponibles montrent un décalage difficile à ignorer entre le discours général sur la sauvegarde des espèces et la composition réelle d’une grande partie des collections zoologiques.
58 % des vertébrés étudiés appartiennent à des espèces globalement non menacées
Une étude publiée le 19 août 2026 dans PLOS ONE apporte une photographie particulièrement intéressante. Les chercheurs ont analysé les collections de 113 institutions appartenant à la British and Irish Association of Zoos and Aquariums, soit 92 % des membres pouvant être intégrés à l’étude. L’échantillon comprend 106 240 vertébrés appartenant à 2 629 espèces de poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères. Parmi ces animaux, 30 222 individus, soit 28,5 %, appartiennent à des espèces classées Vulnérables, En danger ou En danger critique par l’UICN. À l’inverse, 62 219 individus, soit 58 % de l’ensemble des animaux recensés, appartiennent aux catégories considérées comme globalement non menacées dans l’étude, principalement Préoccupation mineure et Quasi menacées. Les 13,5 % restants correspondent notamment à des espèces non évaluées, à données insuffisantes, éteintes à l’état sauvage, domestiquées ou insuffisamment identifiées au niveau de l’espèce. Le chiffre de 58 % ne permet pas d’affirmer que 58 % des animaux sont enfermés « pour rien ». Une espèce considérée comme peu menacée à l’échelle mondiale peut être devenue rare dans une région précise. Une population génétiquement particulière peut également posséder une valeur de conservation importante. L’étude britannique donne plusieurs exemples de populations locales concernées et rappelle l’importance de croiser les évaluations mondiales et régionales. Cette nuance ne fait pourtant pas disparaître le problème central. Pour la majorité des vertébrés de cet échantillon, le risque mondial d’extinction ne peut pas constituer à lui seul la justification de leur captivité. Les auteurs constatent eux-mêmes que les collections étudiées restent orientées vers des espèces globalement non menacées et que, si la conservation constituait le principal moteur du choix des espèces, on s’attendrait à une représentation beaucoup plus forte des espèces nécessitant réellement une assistance par la recherche, la reproduction ou le relâcher. Ce résultat mérite d’être mis en parallèle avec une autre donnée. En 2023, l’UICN rappelait que près de 17 % seulement des mammifères, oiseaux, amphibiens et reptiles menacés de la Liste rouge étaient représentés dans les parcs zoologiques du monde. L’étude scientifique à l’origine de ce chiffre portait sur 6 110 espèces classées Vulnérables, En danger ou En danger critique. Elle estimait à 16,6 % la part pouvant être représentée à partir des espèces déjà présentes dans le réseau zoologique analysé et des collections biologiques considérées. Près de cinq espèces menacées sur six restent ainsi hors de cette représentation zoologique. La conclusion à tirer n’est évidemment pas qu’il faudrait capturer les espèces restantes. Elle montre plutôt les limites de la captivité comme réponse globale à la crise de la biodiversité. Les espèces ont avant tout besoin de milieux dans lesquels leurs populations peuvent vivre, se déplacer, se reproduire, échanger leurs gènes et continuer à exercer leurs fonctions écologiques.
Captivité ne signifie pas réintroduction
L’image d’un zoo comme lieu où des animaux seraient temporairement conservés avant de retrouver la nature correspond à certains programmes, mais elle décrit mal le fonctionnement général des populations zoologiques. Les programmes de reproduction coordonnée servent souvent à maintenir des populations ex situ démographiquement stables et génétiquement diversifiées. La réintroduction représente une possibilité parmi plusieurs fonctions et exige des conditions particulières : un habitat viable, une menace initiale suffisamment réduite, des individus capables de survivre après leur libération, une diversité génétique suffisante et un suivi sur le terrain. EAZA présente elle-même la restauration des populations sauvages comme l’un des usages possibles de la gestion ex situ, aux côtés de la recherche, de la formation, de l’éducation, du maintien de populations d’assurance et d’autres interventions de conservation. Une étude publiée en 2017 a examiné la contribution historique des membres d’EAZA aux réintroductions. Les chercheurs ont recensé 156 espèces réintroduites à travers 260 projets auxquels des membres de l’association avaient participé. Plus de la moitié concernaient des espèces menacées, quasi menacées ou éteintes à l’état sauvage. L’étude apporte toutefois un élément particulièrement révélateur : la principale contribution des zoos à ces projets n’était pas nécessairement de fournir des animaux. Elle prenait fréquemment la forme de financements, de personnel, d’expertise, de matériel ou de coordination. Cette observation montre que les zoos peuvent jouer un rôle réel dans la conservation sans que chaque contribution nécessite la présence permanente d’un animal destiné à l’exposition. Une partie de leur utilité la plus concrète peut se situer directement sur le terrain, dans la protection des habitats et l’accompagnement des populations sauvages. Les réintroductions réussies existent et méritent d’être reconnues. Le cheval de Przewalski, l’oryx d’Arabie, le condor de Californie ou le putois à pieds noirs montrent qu’un élevage ex situ soigneusement organisé peut devenir décisif lorsque les populations sauvages approchent d’un seuil critique. L’Association of Zoos and Aquariums américaine présente elle-même plusieurs programmes de réintroduction de ce type. Leur caractère remarquable ne signifie pas que la remise en liberté constitue le parcours ordinaire des animaux nés dans les zoos. La majorité des populations captives sont gérées pour rester captives, parfois durant de nombreuses générations. Le passage de la captivité à la vie sauvage est également beaucoup plus complexe qu’une simple ouverture de clôture. Un animal élevé dans un environnement contrôlé peut avoir développé des comportements différents de ceux nécessaires dans son habitat naturel. Une étude portant sur 45 cas de réintroduction de carnivores a constaté une survie moyenne supérieure chez les animaux sauvages déplacés par rapport aux individus nés en captivité, avec 53 % contre 32 % dans les cas analysés. Les projets étudiés employant des animaux sauvages avaient également davantage de chances de réussir que ceux utilisant des animaux nés captifs. Les chercheurs relevaient notamment des problèmes liés à la recherche de nourriture, à l’évitement des prédateurs ou concurrents et aux maladies. Ces résultats datent de 2008 et concernent spécifiquement les carnivores ; ils ne peuvent être transformés en taux universels de réussite des réintroductions. Ils illustrent néanmoins une difficulté biologique réelle : maintenir une population en captivité et restaurer une population sauvage sont deux opérations profondément différentes.
À quoi servent alors les animaux qui ne seront jamais relâchés ?
Lorsque l’espèce n’est pas menacée, que sa population captive n’est pas destinée à renforcer une population sauvage et qu’aucun projet de réintroduction n’existe, d’autres arguments apparaissent : éducation, recherche, sensibilisation, fonction d’« ambassadeur », découverte de la biodiversité ou attractivité du public. Ces fonctions peuvent avoir une valeur réelle. Elles ne possèdent pourtant ni le même objectif ni la même portée qu’un programme destiné à empêcher une extinction. Les réunir sous le terme générique de « conservation » entretient une confusion qui rend difficile l’évaluation de leur utilité réelle. L’éducation constitue probablement l’argument le plus fréquent après la conservation. Une méta-analyse publiée dans Conservation Biology a étudié 56 travaux consacrés aux interventions éducatives menées dans des zoos et aquariums. Elle observe un effet positif faible à modéré sur les connaissances, les attitudes, les intentions et certains comportements liés à la conservation, avec une taille d’effet globale de 0,40. L’effet mesuré directement sur les comportements était plus faible, autour de 0,22. Surtout, 82 % des études évaluaient leurs résultats immédiatement après l’intervention, ce qui laisse beaucoup moins d’informations sur la persistance de ces changements plusieurs mois ou plusieurs années plus tard. L’éducation zoologique n’est pas dépourvue d’efficacité. L’existence d’un effet éducatif ne répond toutefois pas automatiquement à la question de proportionnalité. Faire découvrir une espèce, susciter une émotion ou transmettre quelques connaissances constitue-t-il un bénéfice suffisamment important pour maintenir une population animale captive pendant plusieurs générations ? Une telle justification mérite au minimum d’être évaluée au lieu d’être supposée. La recherche soulève la même exigence. Des populations captives permettent d’étudier la physiologie, la reproduction, la nutrition, certaines maladies ou le comportement. Ces travaux peuvent fournir des connaissances utiles à la conservation et améliorer les soins apportés aux animaux. Leur simple possibilité ne permet pourtant pas d’attribuer une fonction scientifique déterminante à chaque individu présent dans une collection. Une population réellement maintenue dans un objectif de recherche doit pouvoir être associée à des travaux, des résultats et une utilité identifiable. Reste l’attractivité. Les chercheurs de l’étude britannique publiée en 2026 abordent explicitement ce facteur. Les revenus issus des visiteurs constituent la principale source de financement de nombreux zoos et la nécessité de maintenir leur fréquentation peut favoriser des espèces grandes, reconnaissables et traditionnellement charismatiques. Les auteurs parlent directement d’une tension possible entre les objectifs de conservation et la viabilité financière. Ils rappellent aussi que les zoos sont en concurrence avec d’autres attractions touristiques et doivent proposer une expérience suffisamment attractive pour conserver leur public. Le secteur zoologique mondial accueille environ 700 millions de visiteurs par an, ce qui donne une dimension économique considérable à cette activité. Cette réalité n’a rien de mystérieux. Un établissement doit financer son personnel, ses bâtiments, les soins vétérinaires, la nourriture, la sécurité et les programmes qu’il soutient. Les animaux populaires attirent des visiteurs et contribuent à ces revenus. La difficulté commence lorsque cette nécessité économique est présentée principalement sous le vocabulaire de la conservation.
Un animal « ambassadeur » reste un animal captif
Le concept d’espèce ambassadrice illustre particulièrement bien le glissement. Un animal non menacé peut être présenté afin de sensibiliser les visiteurs à la disparition des habitats ou à des espèces apparentées plus fragiles. L’intention peut être sincère et le message pertinent. La fonction d’ambassadeur reste pourtant construite par l’institution. L’animal n’a pas besoin d’être sauvé de l’extinction et sa présence derrière une vitre ou dans un enclos répond d’abord à un choix humain visant à transmettre un message ou à produire une expérience. Le problème n’est plus strictement scientifique. Il devient éthique. Une fonction éducative, culturelle ou récréative peut-elle justifier le maintien d’un animal en captivité durant toute son existence ? La réponse dépendra nécessairement des valeurs de chacun, des espèces concernées, de leurs besoins comportementaux, de la qualité des installations et des bénéfices obtenus. Une chose reste pourtant mesurable : l’argument de la sauvegarde contre l’extinction ne peut plus être utilisé lorsque le risque d’extinction n’est pas à l’origine de la captivité. Le bien-être animal constitue également une question distincte. Un programme peut avoir une véritable utilité de conservation tout en imposant des contraintes importantes aux individus concernés. À l’inverse, un vaste enclos, des soins vétérinaires de qualité et une bonne alimentation ne donnent pas automatiquement une fonction de conservation à une population. Utilité biologique, bien-être individuel et justification morale doivent être examinés séparément avant d’être réunis dans un discours général favorable ou hostile aux zoos.
Réduire la captivité inutile plutôt qu’enfermer davantage d’espèces menacées
Les chiffres ne conduisent nullement à réclamer davantage d’animaux menacés dans les zoos. Une telle lecture inverserait complètement le problème. La priorité reste la protection des habitats et des populations sauvages. Lorsqu’une espèce peut continuer à vivre dans son environnement naturel, les efforts devraient d’abord viser à préserver les conditions nécessaires à son existence : espace, nourriture, continuités écologiques, ressources en eau, reproduction, diversité génétique et interactions avec les autres espèces. La présence d’une espèce en captivité devrait pouvoir répondre à une fonction suffisamment précise pour être évaluée. Une population destinée à la conservation directe peut avoir un objectif démographique, génétique ou de réintroduction. Une population utilisée pour la recherche peut être reliée à des programmes identifiés. Une fonction éducative peut être évaluée à travers ses effets réels sur les visiteurs. Un animal recueilli parce qu’il ne peut plus vivre dans la nature relève davantage d’un sanctuaire ou d’un centre de soins. Une population maintenue essentiellement parce qu’elle attire du public relève davantage du fonctionnement récréatif et économique d’un établissement. Nommer correctement ces situations permettrait déjà de clarifier une grande partie du débat. Une transition réaliste ne demanderait évidemment pas de vider brutalement les zoos ni de relâcher des animaux incapables de survivre seuls. Les individus déjà captifs doivent continuer à recevoir des soins adaptés. Pour les populations dont la nécessité apparaît faible, la réduction pourrait se faire progressivement en limitant la reproduction, en évitant le renouvellement systématique des collections et en privilégiant, lorsque les conditions le permettent, des structures offrant davantage d’espace ou des formes d’hébergement proches du sanctuaire. La transformation se jouerait sur plusieurs générations plutôt que par une rupture brutale. Cette évolution pourrait également déplacer une partie des moyens vers la conservation in situ, les centres de réhabilitation, les réserves, les corridors écologiques et la restauration des habitats. L’étude historique consacrée aux réintroductions EAZA montre justement que les contributions les plus importantes des institutions zoologiques prennent souvent la forme d’argent, d’expertise, de personnel ou de coordination. Le paradoxe est intéressant : un zoo peut parfois contribuer davantage à sauver une espèce en agissant loin de ses enclos qu’en ajoutant cette espèce à sa collection.
Les chiffres imposent au minimum de revoir le discours
Deux données résument le problème. Dans les 113 institutions britanniques et irlandaises étudiées, 58 % des 106 240 vertébrés recensés appartenaient à des espèces globalement non menacées, contre 28,5 % appartenant aux catégories Vulnérable, En danger ou En danger critique. À l’échelle mondiale, l’UICN rappelait en 2023 que près de 17 % seulement des mammifères, oiseaux, amphibiens et reptiles menacés étaient représentés dans les parcs zoologiques. Ces deux statistiques ne mesurent pas la même chose et leur portée doit rester distincte. Elles convergent pourtant vers un constat difficile à contourner : la conservation contre l’extinction ne décrit qu’une partie de la réalité zoologique. Les programmes de réintroduction constituent une contribution précieuse, mais ils restent des opérations spécialisées qui concernent certaines espèces et certaines populations. Les animaux nés en captivité ne sont pas automatiquement préparés à retrouver la nature, et le maintien d’une population zoologique peut se poursuivre pendant des générations sans déboucher sur un relâcher. La présence d’espèces non menacées peut avoir une fonction éducative, scientifique ou économique, mais ces fonctions doivent être nommées pour ce qu’elles sont. Le débat ne consiste alors plus à choisir entre « les zoos sauvent les espèces » et « les zoos ne servent à rien ». Une telle opposition masque toute la diversité des situations. Certains animaux sont captifs parce que leur espèce se trouve dans une situation critique et que la gestion ex situ constitue une véritable assurance contre sa disparition. D’autres ne pourraient plus survivre s’ils étaient libérés. Certains participent à des recherches ou à des programmes précis. Une autre partie est maintenue parce qu’un zoo a besoin d’animaux à présenter au public pour rester un zoo. C’est cette dernière réalité qui mérite davantage d’attention. Lorsqu’un animal appartient à une espèce qui n’est pas menacée, qu’aucun programme de réintroduction ne le concerne, que sa descendance restera elle aussi dans le circuit zoologique et que les bénéfices éducatifs ou scientifiques invoqués restent généraux, la nécessité de sa captivité devient difficile à démontrer. Lui attribuer après coup le rôle d’« ambassadeur » ne répond pas entièrement à la question. La sauvegarde du vivant ne demande pas davantage d’animaux derrière des grilles ou des vitres. Elle demande de protéger les populations qui peuvent encore vivre dans la nature, de réserver la captivité aux situations où elle apporte un bénéfice suffisamment important et de réduire progressivement les captivités dont la nécessité ne peut plus être établie. Un zoo peut contribuer à sauver des espèces. Cette contribution réelle ne transforme pas automatiquement chaque animal qu’il expose en animal sauvé.
