PRINCIPE DE CONSERVATION DU POSSIBLE

Préserver la capacité d’un système à poursuivre son évolution

Le mot « conservation » est employé ici dans un sens fonctionnel. Il renvoie au maintien d’une capacité à produire et mobiliser des réponses, plutôt qu’à la préservation d’une quantité invariante ou d’un stock intact de possibilités. Un système durablement viable doit pouvoir continuer à se corriger, s’adapter et produire des réponses nouvelles lorsque ses conditions d’existence se transforment.

C’est dans ce sens que je propose le Principe de conservation du possible :

Un système reste durablement viable s’il conserve, à son échelle de temps, un champ suffisant de possibilités réellement accessibles pour se corriger, s’adapter et en produire de nouvelles. Ce champ se recompose au cours de son évolution. La viabilité se dégrade lorsque les transformations successives rendent les voies restantes trop peu nombreuses, trop dépendantes des mêmes conditions, trop lentes ou trop coûteuses à mobiliser face aux perturbations auxquelles le système peut être confronté.

La conservation recherchée porte sur une suffisance. Tout système évolutif sélectionne certaines trajectoires, spécialise ses fonctions, engage des ressources et abandonne des capacités devenues peu pertinentes. Ces choix deviennent problématiques lorsqu’ils réduisent progressivement les moyens de corriger une orientation qui ne serait plus adaptée.

La notion de suffisance occupe une place centrale. Elle ne peut correspondre à un seuil universel valable pour une entreprise, une forêt, une institution ou une civilisation. Elle doit être appréciée en fonction de ce que l’on cherche à maintenir, de l’horizon temporel retenu, des capacités jugées critiques et des perturbations auxquelles le système peut raisonnablement être exposé. Les perturbations plausibles permettent d’identifier les dépendances les plus importantes sans épuiser l’analyse. Une part d’incertitude demeure toujours, ce qui justifie de préserver des marges qui ne répondent pas uniquement aux risques déjà identifiés.

Toute application du principe suppose une déclaration préalable de l’objet étudié. Le système concerné, les fonctions ou capacités suivies, l’échelle retenue et l’horizon temporel doivent être explicités avant l’évaluation. Cette étape devient indispensable lorsqu’un même ensemble peut être jugé selon plusieurs critères. Un écosystème, par exemple, peut être observé sous l’angle de sa biodiversité, de certaines fonctions écologiques ou de ses capacités de régénération. Ces choix ne conduisent pas nécessairement aux mêmes conclusions. La définition de ce qui mérite d’être préservé revient aux disciplines et aux acteurs concernés. Le principe impose que ce choix soit rendu explicite.

Ce qui reste réellement accessible

Une possibilité imaginable peut rester inaccessible dans les conditions présentes. Une compétence peut être décrite dans des documents alors qu’aucune personne n’est encore capable de la mobiliser. Une technologie peut être connue tout en dépendant d’équipements qui ne sont plus produits. Une solution institutionnelle peut exister juridiquement et rester inutilisable dans le délai imposé par une crise.

Le temps de mobilisation compte autant que l’existence théorique d’une voie. Une capacité reconstructible en vingt ans ne fournit pas la même marge qu’une solution disponible en quelques semaines lorsque le système doit réagir rapidement. Les ressources nécessaires, les connaissances incarnées, les infrastructures disponibles et le degré d’irréversibilité modifient de la même manière son accessibilité réelle.

Toutes les fermetures n’ont pas la même portée. Certaines sont définitives à l’échelle étudiée. D’autres peuvent être réparées avec des moyens raisonnables. Entre les deux existent des capacités encore reconstructibles en théorie, mais dont le coût, le délai ou les conditions nécessaires les rendent presque inutilisables.

Une connaissance documentée peut survivre alors que les personnes capables de l’appliquer ont disparu. Une infrastructure peut être reconstruite alors que la filière industrielle qui permettait de la produire n’existe plus. Une ressource peut rester physiquement disponible tout en devenant inaccessible faute de moyens techniques ou économiques.

L’accessibilité dépend également des relations entre les solutions restantes. Trois technologies utilisant le même carburant n’offrent pas trois réponses indépendantes à une rupture de ce carburant. Plusieurs fournisseurs peuvent dépendre du même réseau électrique, du même cadre juridique ou du même bassin de compétences. Une diversification visible peut masquer une concentration plus profonde.

L’indépendance doit être examinée selon les ressources mobilisées, les compétences nécessaires, les contraintes institutionnelles, les délais de reconstruction et les réactions aux perturbations plausibles. Des voies différentes en apparence peuvent échouer simultanément parce qu’elles reposent sur une même condition rarement observée en situation normale. Leur nombre renseigne alors moins sur la viabilité que leur diversité fonctionnelle réelle.

Cette question devient particulièrement importante lorsqu’une capacité est reportée vers un niveau supérieur. Une entreprise peut abandonner une compétence interne tout en continuant à y accéder sur le marché. Un territoire peut dépendre d’un réseau régional plutôt que de maintenir une capacité locale. Un écosystème appauvri peut bénéficier de populations extérieures capables de recoloniser une zone.

Ce report reste admissible lorsque la capacité externe peut être mobilisée dans le délai utile, qu’elle ne dépend pas des mêmes causes de défaillance et que le niveau qui la fournit conserve lui-même cette capacité. Dans les autres situations, la fragilité a surtout changé d’échelle.

Cette règle évite qu’un système justifie indéfiniment ses propres pertes par l’existence supposée d’une ressource ailleurs. Si plusieurs acteurs abandonnent simultanément une fonction parce qu’ils comptent sur le même niveau supérieur, la redondance collective peut disparaître sans qu’aucune décision isolée ait semblé problématique.

Voir la fermeture avant la rupture

L’intérêt du principe apparaît lorsque la fermeture peut être recherchée pendant que le système fonctionne encore. Les indicateurs habituels peuvent rester satisfaisants alors que les moyens de correction diminuent.

Certains signes peuvent être suivis en amont : concentration des compétences, disparition de savoir-faire peu utilisés, dépendance croissante envers quelques ressources, allongement du temps nécessaire pour reconstruire une fonction, réduction des solutions réellement indépendantes ou disparition progressive des moyens permettant l’expérimentation.

Pris séparément, ces éléments ne suffisent pas à établir une fragilité. Une spécialisation peut améliorer le fonctionnement si la capacité abandonnée reste rapidement accessible ailleurs. Une réduction des réserves peut être raisonnable lorsque plusieurs voies suffisamment indépendantes demeurent disponibles.

Le signal devient plus significatif lorsque plusieurs dimensions évoluent dans la même direction. Une capacité importante qui devient longue à reconstruire, dépend davantage de ressources rares et ne possède plus de solution véritablement indépendante mérite une attention différente d’une simple redondance coûteuse.

Des repères qualitatifs permettent déjà d’aller au-delà du constat après rupture. Une fermeture devient particulièrement préoccupante lorsque le temps nécessaire à la reconstruction dépasse l’horizon dans lequel le système doit pouvoir réagir, lorsqu’une fonction critique ne dispose plus d’alternative suffisamment indépendante ou lorsque plusieurs réponses apparentes partagent les mêmes vulnérabilités.

Prenons un cas schématique. Une entreprise industrielle possède initialement une petite capacité interne lui permettant de fabriquer une pièce essentielle. Cette activité coûte cher et reste peu utilisée parce que plusieurs fournisseurs externes livrent la même pièce à meilleur prix. L’entreprise vend progressivement ses machines, réaffecte les locaux et laisse partir les salariés qui maîtrisaient la fabrication. Les procédures techniques restent documentées.

Son fonctionnement peut s’améliorer pendant cette période. Les coûts diminuent et les approvisionnements restent fiables. Les résultats immédiats ne signalent aucune dégradation particulière.

Quelques années plus tard, les fournisseurs utilisent des procédés proches, dépendent des mêmes matières premières et achètent une partie de leurs équipements auprès des mêmes fabricants. La compétence interne subsiste dans les archives, mais plus dans l’organisation. Retrouver cette capacité demanderait désormais de réunir des machines, du personnel et un environnement de production qui ne sont plus immédiatement disponibles.

La fermeture peut être retracée avant toute rupture d’approvisionnement. Elle apparaît dans la perte d’une capacité autrefois mobilisable, l’augmentation du temps nécessaire pour la reconstruire et la corrélation croissante entre les solutions externes restantes. L’entreprise conserve plusieurs fournisseurs, mais ses réponses sont devenues moins diverses qu’elles ne le paraissent.

Produire du possible

La capacité à construire des réponses nouvelles participe également à la viabilité. Cette dimension évite de réduire le principe à une conservation prudente de l’existant.

Elle doit pouvoir être examinée avant que l’innovation apparaisse effectivement. Certaines conditions offrent des indices. Des ressources entièrement absorbées par l’exploitation courante laissent peu de place à l’essai. Une organisation qui sanctionne fortement toute erreur locale réduit les possibilités d’expérimentation. La disparition des compétences variées, la faible circulation de l’information ou l’absence de renouvellement des savoirs diminuent également les conditions favorables à la production de réponses nouvelles.

Les ressources disponibles pour explorer, l’existence de lieux où tester à petite échelle, la transmission des connaissances, le renouvellement des compétences et la circulation effective de l’information constituent des éléments observables. Leur présence ne garantit aucune innovation particulière. Elle indique que le système conserve des moyens pour chercher des réponses qu’il ne possède pas encore.

La diversité joue ici un rôle lorsqu’elle permet de recombiner des ressources, des compétences ou des manières d’aborder un problème. Son intérêt diminue lorsque toutes ses composantes reposent sur les mêmes contraintes.

Une transformation peut fermer certaines trajectoires tout en augmentant la viabilité lorsqu’elle ouvre des capacités nouvelles, réduit des dépendances critiques ou améliore les conditions d’apprentissage. Le champ des possibles se recompose en permanence. Son maintien dépend de ce qui reste accessible et de la capacité à produire du nouveau.

Une grille de lecture plutôt qu’une métrique unique

Les travaux de C. S. Holling sur la résilience ont montré dès 1973 que la stabilité observable ne suffit pas à décrire la manière dont un système écologique réagit aux perturbations. Les recherches de Carlson et Doyle sur les systèmes fortement optimisés ont ensuite mis en évidence le lien entre performance, robustesse face aux perturbations prévues et sensibilité à certains événements non anticipés. Arrow et Fisher avaient, dès 1974, étudié l’importance de l’irréversibilité dans les décisions prises sous incertitude. Le Principe de conservation du possible se place en complément de ces approches en suivant plus directement l’évolution historique des réponses accessibles et des conditions nécessaires pour en produire de nouvelles.

Une métrique unique risquerait d’effacer les différences entre les systèmes étudiés. Une lecture qualitative commune permet en revanche d’interroger des réalités très différentes à partir d’une même structure.

Ces dimensions s’interprètent ensemble plutôt que par addition mécanique. Leur importance dépend de la capacité étudiée et de son rôle dans la continuité du système. Une dégradation isolée peut être acceptable. Une convergence de plusieurs signaux sur une fonction critique constitue un diagnostic beaucoup plus préoccupant, notamment lorsque la reconstruction demande davantage de temps que le système n’en possède pour réagir.

Le principe laisse place aux transformations qui ferment certaines voies, puisque toute évolution produit des pertes et des spécialisations. L’attention porte sur les fermetures difficilement réversibles, les dépendances communes qui réduisent la diversité réelle des réponses et la disparition des conditions nécessaires à l’émergence de nouvelles capacités.

La dimension collective demande une vigilance particulière. Une fermeture résulte souvent de décisions localement rationnelles prises par des acteurs différents. Chacun peut réduire une réserve ou abandonner une compétence sans percevoir l’effet produit à l’échelle supérieure. Certaines capacités deviennent alors des biens collectifs que le calcul individuel tend à sous-produire. Le principe permet de diagnostiquer ce déficit. La répartition du coût nécessaire à leur maintien relève ensuite d’un choix de gouvernance.

L’horizon d’évaluation doit rester cohérent avec la durée des conséquences et le temps nécessaire pour retrouver les capacités perdues. Une décision facilement réversible en quelques mois n’a pas la même portée qu’une transformation engageant plusieurs générations. Les risques identifiables servent à repérer les vulnérabilités les plus évidentes, tandis que l’incertitude résiduelle rappelle qu’aucune liste de scénarios ne couvre complètement l’avenir.

Le Principe de conservation du possible propose une manière de regarder les transformations avant que leurs limites deviennent visibles dans l’état du système. Son usage commence par la définition de l’objet, de l’échelle et de l’horizon étudiés. Il examine ensuite ce qui reste réellement accessible, les dépendances communes entre les voies, les délais de reconstruction et les conditions permettant encore de produire des réponses nouvelles.

Toute transformation laisse un nouvel état du système. Son évaluation doit également porter sur l’espace qu’elle laisse aux transformations suivantes.

Sources

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  • Walker, B., Holling, C. S., Carpenter, S. R., & Kinzig, A. (2004). Resilience, adaptability and transformability in social-ecological systems. Ecology and Society, 9(2), 5.

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  • Arrow, K. J., & Fisher, A. C. (1974). Environmental preservation, uncertainty, and irreversibility. The Quarterly Journal of Economics, 88(2), 312-319.

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  • Sen, A. (1992). Inequality reexamined. Oxford University Press.

  • Robeyns, I. (2021). The capability approach. The Stanford Encyclopedia of Philosophy.

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