« La presse a dit » a remplacé « la science a dit »
Quand l’autorité de la source finit par remplacer l’examen de ce qu’elle affirme
Pendant longtemps, une formule suffisait à clore de nombreuses discussions : « la science a dit ». Elle donnait à une affirmation le poids d’une autorité difficile à contester, alors que la science fonctionne rarement sous la forme d’un verdict. Une étude produit un résultat dans certaines conditions. D’autres travaux le confirment, le nuancent ou le contredisent. Les méthodes diffèrent, les niveaux de preuve varient et les connaissances évoluent. Derrière une formule apparemment simple se trouvait ainsi condensé un processus beaucoup plus incertain et progressif.
Une autre expression semble aujourd’hui remplir parfois une fonction comparable : « la presse a dit ». Le journal l’a écrit, une chaîne l’a annoncé, un grand média l’a publié. L’information acquiert une légitimité liée à sa provenance apparente. Son origine réelle peut pourtant être une étude scientifique, un rapport institutionnel, un sondage, une déclaration politique, une dépêche, un communiqué de presse ou une publication antérieure. Au fil des reprises, cette origine s’efface et le nom du média finit parfois par devenir la principale garantie offerte au lecteur.
Le phénomène dépasse la critique du journalisme. Il révèle surtout une difficulté à distinguer trois choses que la circulation contemporaine de l’information tend à confondre : ce qui est affirmé, les éléments sur lesquels l’affirmation repose et l’intermédiaire qui nous la transmet.
Une information fidèle peut changer de portée
Le travail journalistique suppose une transformation. Quelques dizaines de pages deviennent un article. Une étude technique doit pouvoir être comprise par un lecteur non spécialiste. Une décision judiciaire, un rapport administratif ou un événement complexe doivent tenir dans un espace limité. Cette fonction d’intermédiaire reste indispensable. Une société dans laquelle chacun devrait consulter les publications scientifiques, les décisions de justice, les textes législatifs et les rapports originaux avant de pouvoir s’informer serait impraticable.
La simplification devient problématique lorsqu’elle modifie la portée de ce qui était établi. Une corrélation se transforme en relation causale, une hypothèse en explication, un résultat observé dans une population particulière en affirmation générale. Une évolution mesurée pendant quelques années peut devenir une tendance historique. La déclaration d’un spécialiste peut également être présentée comme l’état des connaissances alors qu’elle n’en constitue qu’une interprétation.
Une étude publiée dans le BMJ en 2014 fournit un exemple bien documenté de cette chaîne. Les chercheurs ont étudié 462 communiqués consacrés à des recherches biomédicales ou sanitaires publiés en 2011 par vingt grandes universités britanniques, les articles scientifiques correspondants et 668 articles de presse. Dans l’analyse portant sur la causalité, 33 % des communiqués concernés formulaient des affirmations causales plus fortes que les publications scientifiques. Lorsque cette exagération figurait dans le communiqué, une exagération comparable apparaissait dans 81 % des articles de presse associés, contre 18 % lorsque le communiqué conservait le degré de prudence de l’étude.
Cette association est forte, mais l’étude elle-même ne permettait pas d’établir que le communiqué avait causé l’exagération médiatique. Les auteurs le soulignaient dans leurs limites méthodologiques. Leur travail montre surtout que la déformation repérée dans les articles était très souvent déjà présente en amont. Elle peut apparaître dans la manière dont les chercheurs présentent leurs résultats, dans un résumé scientifique, au sein d’un service de communication universitaire ou lors de la rédaction d’un communiqué. Le journaliste travaille alors sur une information dont le cadrage a parfois déjà traversé plusieurs étapes.
L’expression « la presse a dit » efface facilement cette chaîne. Elle traite le média comme la source de l’information alors qu’il en constitue fréquemment l’un des derniers intermédiaires visibles.
La science elle-même parle parfois trop fort
Attribuer l’exagération aux seuls médias conduirait à une autre simplification. Les publications scientifiques possèdent elles aussi leurs formes de raccourci, leurs contraintes de visibilité et leurs manières de présenter un résultat sous son jour le plus intéressant.
Une étude publiée le 24 août 2026 dans Nature Human Behaviour a analysé 194 631 articles de sciences sociales fondés exclusivement sur des dispositifs transversaux, après identification et classification des textes à l’aide de modèles validés notamment par comparaison avec des codages experts. Ces études mesurent des variables à un moment donné et permettent généralement d’établir des associations, avec de fortes limites pour identifier directement une relation causale. Les chercheurs ont relevé du langage causal dans 46,3 % des titres ou résumés analysés sur l’ensemble de la période 1980-2024. La proportion annuelle, proche de 20 % autour de l’an 2000, dépassait 60 % en 2024.
L’étude comprenait également une expérimentation auprès de lecteurs. Ceux-ci avaient davantage tendance à considérer un résumé comme fournissant une preuve causale lorsque sa formulation employait un vocabulaire causal. Des formulations associatives et des indications explicites sur la méthode réduisaient cette interprétation. Les auteurs prennent soin de préciser qu’une étude transversale peut contribuer à un raisonnement causal lorsqu’elle s’inscrit dans un ensemble plus large de preuves. Leur analyse visait les affirmations attribuant directement une causalité aux données étudiées, et excluait notamment certains dispositifs quasi expérimentaux capables de soutenir des inférences causales sous des hypothèses spécifiques.
Un travail publié en 2012 dans PLOS Medicine avait observé un autre phénomène dans 70 essais cliniques randomisés accompagnés d’un communiqué. Les chercheurs définissaient le « spin » comme une présentation mettant excessivement en valeur les bénéfices du traitement étudié. Ils en relevaient dans 40 % des conclusions des résumés scientifiques et dans 47 % des communiqués correspondants. Parmi les 41 essais ayant donné lieu à des articles de presse retrouvés par les auteurs, 51 % des articles contenaient également du spin.
Ces résultats ne décrivent évidemment pas l’ensemble de la littérature scientifique. Ils montrent en revanche que l’information peut acquérir une portée excessive avant son arrivée dans une rédaction. La publication compte dans une carrière académique, tandis qu’un résultat clair et remarquable attire plus facilement l’attention. Les revues recherchent elles aussi des travaux jugés intéressants. Précision méthodologique, lisibilité et visibilité exercent ainsi des forces différentes sur la manière de présenter une recherche.
Le journaliste hérite de ce matériau, avec ses qualités, ses limites et parfois ses exagérations déjà constituées.
Du résultat au titre, la portée peut encore changer
Le titre concentre une difficulté particulière. Il doit condenser l’information, rester compréhensible et donner au lecteur une raison de poursuivre. Une nuance méthodologique importante dans le corps d’un article peut disparaître lorsqu’une conclusion doit tenir en quelques mots.
Une étude publiée dans PLOS One en 2018 a examiné un échantillon aléatoire de 176 actualités médicales diffusées sur le site du Deutsches Ärzteblatt, le journal officiel de l’Association médicale allemande, ainsi que les travaux scientifiques correspondants. Les auteurs ont constaté que 80 titres sur 176, soit 45 %, formulaient la causalité plus fortement que les conclusions des publications originales. Parmi 137 titres classés comme exprimant directement une causalité, 65 revenaient ensuite à une formulation plus prudente dans le corps de l’article.
La portée de cette étude reste celle de son échantillon et de ce média particulier. Elle ne mesure pas l’ensemble du journalisme médical. Elle illustre néanmoins un mécanisme intéressant : le lecteur du titre peut recevoir un message plus affirmatif que celui que découvrira la personne qui poursuit la lecture.
Les plateformes accentuent cette dissociation. Un titre peut circuler dans un fil d’actualité avec une image et quelques lignes, puis réapparaître sous la forme d’une capture d’écran dépourvue de lien. La personne qui le partage ajoute son interprétation, le commentaire suivant répond parfois à cette interprétation plutôt qu’au contenu initial. Au fil des transmissions, la discussion s’éloigne du document qui avait déclenché la circulation.
Voir passer une information, lire l’article qui la rapporte et consulter la source dont cet article tire ses conclusions correspondent ainsi à des niveaux de connaissance différents. Leur confusion donne au dernier maillon visible une autorité qui appartient parfois davantage aux éléments situés plusieurs étapes en amont.
Le prestige devient un raccourci cognitif
Personne ne dispose du temps ni des compétences nécessaires pour vérifier personnellement chaque information rencontrée. Nous utilisons forcément des indicateurs de confiance. La réputation d’une institution, la compétence reconnue d’un chercheur, le sérieux historique d’un journal ou la qualité d’une agence constituent des repères utiles. Sans ces raccourcis, l’accès quotidien à l’information deviendrait presque impossible.
La réputation change toutefois de fonction lorsqu’elle tient lieu d’évaluation du contenu. Dire qu’une affirmation a été publiée dans un grand journal renseigne sur son lieu de publication. Cette indication suffit rarement à déterminer la qualité des éléments qui la soutiennent. Un même média peut publier une enquête fondée sur des mois de travail et, quelques pages plus loin, un article construit principalement à partir d’un communiqué. Une revue scientifique prestigieuse peut accueillir une étude particulièrement robuste, puis un travail dont certaines conclusions seront discutées. Une institution publique peut produire un rapport très documenté et en proposer ensuite une communication nettement plus simplifiée.
La réputation justifie une confiance initiale. Elle ne confère pas le même niveau de preuve à toutes les affirmations placées sous un même nom. La confusion rappelle celle que produisait déjà la formule « la science a dit », lorsque l’expérience isolée, la méta-analyse, l’avis d’expert et le consensus scientifique pouvaient se retrouver rassemblés sous une étiquette unique.
Avec « la presse a dit », une étape supplémentaire peut disparaître. Nous pouvons citer l’article sans consulter l’étude qu’il résume, reprendre le commentaire d’un rapport sans ouvrir le rapport lui-même ou diffuser l’interprétation d’une déclaration dont nous ignorons le contexte complet. L’autorité du transmetteur se substitue alors progressivement à l’examen de la chaîne qui soutient l’affirmation.
L’économie de l’attention favorise les formulations les plus nettes
Une grande partie du phénomène tient aux conditions dans lesquelles l’information doit circuler. « Une étude observationnelle relève une association qui devra être confirmée » peut décrire correctement un résultat scientifique, mais la phrase possède peu de force narrative. « Des chercheurs découvrent que X provoque Y » se comprend immédiatement, se mémorise facilement et fournit un titre beaucoup plus efficace.
Le raccourcissement améliore parfois la lisibilité. Il peut aussi retirer la donnée qui indiquait au lecteur le degré de certitude. Les réserves sur la population étudiée, le protocole, la taille de l’échantillon ou les autres explications possibles sont souvent précisément les éléments qui disparaissent lorsque le format se contracte.
Les réseaux sociaux prolongent cette compression. Quelques secondes de vidéo, une citation extraite d’une interview, un graphique séparé de sa méthodologie ou un titre accompagné du commentaire d’un tiers peuvent suffire à former une première conviction. La réputation du média fournit alors une information implicite que le format ne contient plus : quelqu’un de compétent a vérifié.
Cette présomption possède une utilité sociale réelle. Elle devient trompeuse lorsqu’elle est comprise comme la garantie que chaque formulation restitue exactement la source, son degré d’incertitude et les limites de ce qu’elle permet de conclure.
L’erreur peut devenir collective sans mensonge initial
Une information peut finir par induire en erreur alors qu’aucune personne de la chaîne n’a volontairement fabriqué une fausse nouvelle. Le chercheur insiste sur son résultat le plus intéressant. Un service de communication cherche à le rendre accessible. Le journaliste sélectionne un angle intelligible. Le titre condense cet angle. Une plateforme n’en affiche qu’un fragment. Des utilisateurs le reformulent encore au moment de le partager.
Pris séparément, chacun de ces gestes peut paraître raisonnable. Leur succession peut néanmoins déplacer progressivement le degré de certitude, le contexte ou la portée du résultat. Une association devient plus affirmative à chaque reformulation sans qu’un moment précis puisse nécessairement être identifié comme l’origine unique de la déformation.
L’étude du BMJ sur les communiqués universitaires apporte ici une observation supplémentaire. Les chercheurs avaient trouvé peu d’éléments indiquant que les communiqués exagérés obtenaient davantage de couverture médiatique. Une étude de réplication publiée quelques années plus tard a retrouvé l’association pour les affirmations causales et l’extrapolation de résultats non humains vers l’être humain, tout en confirmant l’absence d’élément montrant une augmentation significative de la reprise médiatique grâce à l’exagération.
Une partie de la surenchère pourrait ainsi être évitée sans sacrifier automatiquement la visibilité. Le constat déplace aussi la discussion. Chercher un coupable unique explique mal une chaîne dans laquelle chaque acteur dépend largement du travail réalisé avant lui et où le public voit surtout le dernier intermédiaire.
Retrouver la chaîne des sources
La présence d’intermédiaires constitue une nécessité, et le journalisme scientifique de qualité peut accomplir un travail que la source primaire ne fournit pas elle-même. Il peut rendre accessibles des publications techniques, interroger des chercheurs indépendants, comparer une étude à des travaux antérieurs, replacer un résultat dans l’état des connaissances ou signaler des limites qu’un communiqué avait minimisées.
Sa valeur augmente lorsque ce travail conserve la possibilité de remonter aux éléments examinés. Une information scientifique gagne à renvoyer vers la publication originale et à expliquer suffisamment sa méthode, ses résultats et ses limites. Une information institutionnelle peut conduire au rapport, à la statistique ou à la décision dont elle rend compte. Une déclaration gagne à pouvoir être replacée dans son contexte. La force d’une affirmation devrait s’accompagner d’une traçabilité proportionnelle.
Cette démarche suppose aussi d’accepter une réponse souvent mal accueillie dans les débats publics : « je ne sais pas ». Une étude peut être intéressante sans apporter de conclusion définitive. Deux travaux sérieux peuvent produire des résultats différents. Une statistique fiable peut rester insuffisante pour expliquer le phénomène qu’elle mesure. Reconnaître ces limites décrit l’état des connaissances au lieu de lui imposer une certitude qu’elle ne possède pas.
De l’autorité à la traçabilité
« La science a dit » transformait un ensemble de méthodes, de résultats et de débats en une autorité apparemment homogène. « La presse a dit » peut reproduire ce réflexe en ajoutant un intermédiaire : le nom de celui qui rapporte l’information prend la place de l’examen de la manière dont l’affirmation a été construite.
Scientifiques, revues, services de communication, journalistes, plateformes et lecteurs participent désormais à la même circulation. Leurs responsabilités, leurs compétences et leurs contraintes diffèrent. Les classer selon celui qui déformerait le plus l’information reconduirait la simplification que l’on cherche précisément à comprendre.
Une démarche plus utile consiste à suivre le trajet de l’affirmation. Qui a produit les données ? Quelle conclusion en a été tirée ? Qui l’a reformulée ? Quelle réserve a disparu, quel contexte a été ajouté et quel degré de certitude a changé au passage ? Ces questions ne rendent pas le lecteur autonome sur tous les sujets. Elles lui donnent en revanche les moyens de distinguer la confiance accordée à un intermédiaire de la solidité des éléments sur lesquels repose ce qu’il affirme.
La presse garde alors une fonction essentielle, tout comme la science. Leur crédibilité dépend moins de leur capacité à clore une discussion que de la qualité du chemin qu’elles offrent vers les faits, les méthodes, les incertitudes et les sources qui permettent de l’examiner.
