Incendie des Hautes Fagnes : l’alerte sur le fauchage existait depuis un mois

L’enquête sur l’incendie qui a ravagé plus de 3 000 hectares dans les Hautes Fagnes depuis le 14 août 2026 n’a pas encore établi sa cause définitive. Le parquet de Liège a ouvert une information judiciaire pour incendie involontaire. Plusieurs hypothèses restent examinées et deux experts ont été mandatés, l’un spécialisé dans les incendies, l’autre dans les véhicules. Les premiers éléments recueillis orientent néanmoins les investigations vers des activités réalisées à proximité du départ du feu au moyen d’un engin agricole. Le parquet précise que plusieurs mois pourraient être nécessaires avant le dépôt des rapports définitifs.

La Région wallonne a parallèlement confirmé que les services du Département de la Nature et des Forêts, le DNF, avaient mandaté une entreprise agricole pour effectuer le fauchage de certaines parcelles. Cette confirmation ne démontre pas que l’engin utilisé par l’entreprise a déclenché l’incendie. Elle établit que des travaux de cette nature étaient bien réalisés à la demande du DNF dans le secteur aujourd’hui examiné par les enquêteurs.

La chronologie qui précède l’incendie mérite dès lors une attention particulière. Le danger associé au fauchage mécanique dans une végétation fortement desséchée avait été identifié plusieurs semaines auparavant. Il avait entraîné une suspension des travaux dans une province wallonne, avait été communiqué au DNF et porté au niveau régional. Dans les semaines suivantes, le risque incendie a continué d’être suivi par les structures wallonnes compétentes alors que plusieurs incendies majeurs frappaient la France.

Le feu parti le 22 juillet à Saumos, en Gironde, a parcouru environ 42 000 hectares. Le Conseil des ministres français du 27 juillet le qualifiait déjà de feu d’une ampleur exceptionnelle et retenait cette superficie, tandis que l’INRAE évoque également plus de 42 000 hectares brûlés. Le lendemain du départ de Saumos, Biscarrosse, dans les Landes, connaissait à son tour un incendie qui avait parcouru environ 3 600 hectares au 27 juillet.

La comparaison avec le grand incendie landais de 1949 doit cependant rester précise. Le feu de 1949 demeure plus vaste, avec environ 52 000 hectares ravagés, et surtout incomparablement plus meurtrier puisqu’il avait causé la mort de 82 personnes. Les archives départementales des Landes le décrivent comme le feu de forêt le plus meurtrier qu’ait connu la France. Il n’est dès lors pas nécessaire de présenter Saumos comme un dépassement de 1949. L’intérêt du parallèle tient davantage à l’ampleur opérationnelle du sinistre de 2026 et à ce qu’il révélait du niveau de danger atteint dans le sud-ouest de l’Europe.

Ces incendies français ne créaient aucune obligation automatique en Belgique. Ils s’ajoutaient en revanche à des signaux wallons déjà suffisamment sérieux pour avoir conduit certaines autorités à modifier leurs pratiques.

Dès le 14 juillet, le danger du fauchage était formalisé

Le 14 juillet, exactement un mois avant le départ de l’incendie dans les Hautes Fagnes, Olivier Schmitz, gouverneur de la province de Luxembourg, adressait une circulaire demandant la suspension des travaux de fauchage mécanique réalisés par les services communaux ou pour leur compte lorsque ceux-ci concernaient des espaces présentant un risque de départ ou de propagation d’incendie.

La circulaire reposait sur les relevés de précipitations et les indices de sécheresse. Elle décrivait précisément les mécanismes susceptibles de déclencher un feu : production d’étincelles, contact de pièces métalliques avec des pierres et échauffement de composants au contact d’une végétation sèche. La mesure a ensuite été reconduite de semaine en semaine jusqu’au 21 août.

Cette interdiction concernait uniquement la province de Luxembourg. Baelen se trouve en province de Liège. Les travaux réalisés dans les Hautes Fagnes ne violaient dès lors pas directement la circulaire du gouverneur Schmitz.

L’information avait cependant dépassé les limites provinciales. Olivier Schmitz indique avoir communiqué la mesure aux services du SPW actifs dans sa province, notamment au DNF et au SPW Routes, auxquels il avait également été demandé de suspendre leurs fauchages. Il affirme avoir ensuite exposé cette initiative au centre de crise régional, où se retrouvaient notamment les gouverneurs wallons, les zones de secours, le DNF et différents services du SPW.

La remontée initiale de l’alerte est également documentée publiquement. TV Lux rapporte les déclarations d’Olivier Schmitz, de Jean-Marc Franco et retrace directement la séquence. Jean-Marc Franco, échevin des travaux à Bastogne, avait estimé que la sécheresse rendait les travaux de fauchage trop dangereux et avait prévenu son bourgmestre, Benoît Lutgen. Celui-ci avait transmis l’inquiétude au gouverneur. Selon Olivier Schmitz, moins de douze heures se sont écoulées avant l’envoi de la circulaire. Il ne s’agit donc plus d’une reconstruction indirecte : cette chaîne est aujourd’hui rapportée avec les témoignages des acteurs concernés.

La mesure avait suscité des critiques. Certains bourgmestres la jugeaient excessive et estimaient même que l’absence de fauchage pouvait présenter d’autres risques. Ce désaccord administratif a son importance : plusieurs semaines avant l’incendie, le danger du fauchage mécanique en période de forte sécheresse était déjà suffisamment concret pour être discuté, évalué et transformé en décision publique.

Le lendemain, le 15 juillet, Anne-Catherine Dalcq, ministre wallonne en charge notamment de la Forêt et de la Nature, annonçait l’adoption d’un cadre permanent destiné à renforcer la protection des forêts wallonnes. Son communiqué citait explicitement les sécheresses répétées et les risques accrus d’incendie parmi les pressions croissantes auxquelles les forêts étaient confrontées.

Aucun élément public ne permet d’affirmer que la circulaire du gouverneur du Luxembourg est arrivée personnellement sur le bureau de la ministre. Le risque général d’incendie relevait cependant directement de son portefeuille, tandis que le danger particulier des travaux mécaniques venait d’être identifié par une autorité provinciale et communiqué au DNF.

Le suivi régional s’est poursuivi jusqu’aux jours précédant l’incendie

L’alerte du 14 juillet n’est pas le seul signal disponible avant le 14 août. Le risque incendie a continué d’être suivi au niveau régional.

Le 27 juillet, la Cellule d’expertise sur le risque d’incendie en milieu naturel s’est réunie sous l’égide du CORTEX, le Centre de Coordination des Risques et de la Transmission d’Expertise. Le communiqué officiel précise que le suivi avait commencé début juillet et que la cellule devait formuler des recommandations aux autorités compétentes et acter les mesures de prévention prises aux niveaux régional et local.

L’évaluation était particulièrement claire. L’indice de sécheresse de l’IRM montrait une situation extrêmement sèche sur la majorité de la Wallonie, comparable à celle de 2018. Le DNF estimait que le risque allait devenir élevé en milieu forestier et très élevé dans les milieux ouverts, notamment dans les provinces de Liège, Luxembourg et Namur. Le constat de terrain faisait déjà état d’une aggravation de la sécheresse de la végétation, y compris en forêt. Plusieurs incendies avaient été signalés durant la semaine précédente et les zones de secours étaient intervenues sur de nombreux départs de feu, notamment dans des espaces ouverts et dans le cadre d’activités agricoles.

Le même communiqué appelait à redoubler de prudence lors de travaux utilisant des outils produisant des étincelles ou de la chaleur. Le 27 juillet, l’administration régionale disposait ainsi simultanément d’un indicateur de sécheresse extrême, d’un risque élevé à très élevé, d’une province de Liège explicitement concernée et de départs de feu déjà liés à des activités humaines ou agricoles.

Les incendies de Saumos et de Biscarrosse étaient alors en cours. Saumos avait déjà parcouru environ 42 000 hectares et mobilisait des moyens considérables. Le parallèle avec la Belgique ne porte pas sur une identité de climat, de végétation ou de moyens disponibles. Il montre qu’à quelques centaines de kilomètres, un feu déclenché dans un environnement fortement desséché pouvait atteindre une ampleur exceptionnelle en quelques jours.

Le suivi wallon s’est poursuivi en août. Une nouvelle cellule d’expertise s’est réunie le 6 août. Les informations publiées à la suite de cette réunion indiquaient que les faibles pluies du 3 août n’avaient apporté qu’un répit temporaire. L’indice de sécheresse de l’IRM montrait une intensification vers une situation sèche à très sèche, avec une tendance à l’extrêmement sec dans les dix jours suivants. Les prévisions annonçaient le retour de courants chauds et secs, avec des températures dépassant 30 °C puis 35 °C. Pour les milieux ouverts comme pour la forêt, le 13 août était identifié comme un pic de risque. Les recommandations étaient maintenues au moins jusqu’au 15 août.

Le calendrier public du CORTEX recense ensuite une nouvelle Cellule d’expertise Risque Incendie le 10 août. Une publication du 13 août consacrée à la sécheresse confirme également qu’une cellule d’expertise incendie s’était tenue le 10 août et indique que le risque restait élevé dans les milieux ouverts et forestiers à l’approche du 14 août. Il est plus rigoureux de s’en tenir à ces éléments tant que l’intégralité du compte rendu du 10 août n’est pas disponible dans les sources consultées.

Cette prudence ne réduit guère la portée de la chronologie. Le CORTEX recense des cellules incendie les 13 juillet, 16 juillet, 27 juillet, 6 août et 10 août, en plus des réunions précédentes de juin et du début juillet. Le risque n’a donc pas été évalué une seule fois avant d’être oublié. Il faisait l’objet d’un suivi récurrent.

La province de Luxembourg maintenait pendant ce temps sa suspension du fauchage mécanique. Selon TV Lux, la circulaire du 14 juillet a été reconduite chaque semaine jusqu’au 21 août. Le type d’activité considéré comme trop dangereux dans une partie de la Wallonie continuait ainsi d’être pratiqué ailleurs alors que le risque régional demeurait élevé.

Aucune de ces informations ne démontre qu’une suspension générale du fauchage aurait nécessairement été la seule décision correcte. Elles rendent cependant indispensable l’examen des mesures prises après chaque nouvelle évaluation. Entre l’interdiction provinciale du 14 juillet, les incendies français de fin juillet, l’évaluation du 27 juillet et les réunions des 6 et 10 août, les autorités disposaient de plusieurs occasions pour réexaminer les travaux mécaniques menés dans les milieux les plus secs.

Une chaîne administrative identifiable, mais encore incomplète

Le 14 août, une entreprise mandatée par le DNF réalisait des travaux de fauchage dans le secteur concerné par l’enquête. Une entreprise extérieure n’intervient pas spontanément sur une parcelle gérée par une administration. Un cadre administratif existe nécessairement en amont : marché public, convention, bon de commande, plan de gestion, programmation ou autre forme d’autorisation.

Les documents précis permettant de connaître le service qui a engagé l’entreprise, les dates prévues et les conditions d’exécution n’ont pas encore été rendus publics. Leur publication permettrait de distinguer la décision initiale de programmer le chantier de celle de le maintenir malgré l’évolution du risque.

Cette distinction compte. Des travaux prévus plusieurs semaines ou plusieurs mois auparavant pouvaient être parfaitement justifiés lors de leur programmation. La sécheresse s’est ensuite aggravée, des départs de feu ont été recensés et les évaluations du risque ont évolué. Le gouverneur du Luxembourg avait précisément utilisé cette évolution pour interrompre temporairement des travaux pourtant programmés.

Le Département de la Nature et des Forêts est officiellement dirigé par Michel Baillij, que le Service public de Wallonie présente comme inspecteur général faisant fonction. Le DNF élabore, met en œuvre et suit les politiques relatives aux forêts et à la conservation de la nature. Il gère également les forêts publiques et les réserves naturelles domaniales. Ces informations figurent directement sur la page institutionnelle du SPW.

Au niveau territorial, la Direction DNF de Malmedy est dirigée par Susanne Heinen. Là encore, il ne s’agit pas d’une attribution issue d’une source secondaire : le SPW la désigne officiellement comme directrice. La même page précise que les directions extérieures assurent, avec les cantonnements qui en dépendent, la gestion journalière, régulière et permanente des forêts de leur territoire et exercent une veille technique de première ligne en cas de crise.

Ces fonctions placent Michel Baillij et Susanne Heinen dans l’organisation administrative du DNF. Elles ne permettent pas d’affirmer que l’un ou l’autre a personnellement commandé ou maintenu le chantier concerné. Une imputation individuelle nécessiterait le marché, le bon de commande, les instructions internes ou tout autre document établissant le niveau réel de décision.

La chaîne administrative reste pourtant bien réelle. Quelqu’un ou un service a validé les travaux. Une autorité disposait également, à un niveau à déterminer, de la possibilité de les adapter ou de les reporter. La traçabilité de ces deux décisions devrait permettre de comprendre comment une activité relevant de la gestion courante a été évaluée au moment où le risque incendie devenait exceptionnel.

Les missions du DNF rendent cet examen particulièrement pertinent. Le SPW avait déjà organisé en 2026 des formations consacrées aux incendies en milieu naturel afin de renforcer les capacités de prévention, d’anticipation et de gestion. L’administration n’était pas étrangère à cette problématique lorsque l’incendie des Hautes Fagnes s’est déclaré.

La responsabilité politique doit également être distinguée de la décision opérationnelle. Anne-Catherine Dalcq est officiellement ministre wallonne en charge de la Forêt et de la Nature. Son cabinet comprend en outre une cellule spécifiquement consacrée à la Forêt, à la Nature, à la Chasse et à la Pêche, dirigée par un chef de cabinet adjoint Nature & Forêt.

Aucune source publique n’établit qu’Anne-Catherine Dalcq ait personnellement décidé de maintenir les travaux du 14 août. Une ministre n’a pas vocation à signer chaque intervention réalisée sur le terrain. La responsabilité politique couvre un autre niveau : l’organisation de la prévention, les orientations données à l’administration, la circulation des alertes et la capacité à faire adapter les pratiques lorsque les conditions évoluent.

Le contexte donne à cette dimension un poids particulier. Le risque du fauchage avait été identifié le 14 juillet. Le DNF avait reçu l’information dans le cadre luxembourgeois et le sujet avait été porté au niveau régional. Le 15 juillet, le cabinet de la ministre communiquait sur l’augmentation des risques d’incendie en forêt. Le 27 juillet, le DNF qualifiait le risque d’élevé à très élevé dans plusieurs provinces, dont Liège. Le 6 août, une aggravation était attendue avec un pic autour du 13 août. Le calendrier du CORTEX confirme encore une cellule incendie le 10 août. Le 13 août, les autorités wallonnes indiquaient toujours un risque élevé dans les milieux forestiers et ouverts.

Le 14 août, les travaux de fauchage étaient toujours en cours.

Cette succession ne suffit pas à établir une faute pénale. Elle rend cependant beaucoup plus difficile l’hypothèse d’un danger totalement imprévisible. Les éléments disponibles montrent plutôt un risque suivi, régulièrement réévalué et suffisamment concret pour avoir conduit une autre province à interrompre précisément le même type d’activité.

L’enquête judiciaire devra établir si l’engin agricole a effectivement déclenché l’incendie. Si cette piste est écartée, l’analyse causale du fauchage devra l’être également. Si elle est confirmée, l’identification de l’étincelle ne suffira pas à comprendre l’ensemble de la séquence.

Les documents administratifs pourront montrer quand les travaux ont été programmés, qui les a commandés, quelles consignes avaient été transmises à l’entreprise et qui disposait de l’autorité nécessaire pour les reporter. Les échanges internes pourront établir comment l’alerte du 14 juillet a circulé dans le DNF, si elle a atteint les directions concernées et quelles décisions ont suivi les évaluations successives du CORTEX.

Les agents du DNF ont ensuite joué un rôle important dans la lutte contre l’incendie et l’appui aux services de secours. Le SPW souligne leur mobilisation sur le terrain pendant la crise. Examiner les décisions prises auparavant ne remet pas en cause cet engagement. Les deux séquences doivent rester distinctes : la gestion de la catastrophe et l’analyse de ce qui aurait éventuellement pu en réduire le risque.

Au 27 août, plusieurs faits peuvent déjà être séparés des hypothèses. Le risque du fauchage mécanique dans une végétation sèche avait été formalisé dès le 14 juillet. La mesure luxembourgeoise avait été communiquée au DNF et évoquée au niveau régional. Les incendies de Saumos et de Biscarrosse avaient ensuite montré l’ampleur que pouvaient atteindre les feux dans des conditions fortement desséchées. Le CORTEX et le DNF avaient continué à suivre le risque jusqu’aux jours précédant le 14 août. Une entreprise mandatée par le DNF effectuait encore du fauchage dans les Hautes Fagnes lorsque l’incendie s’est déclaré.

Le lien matériel entre cette machine et le départ du feu reste entre les mains des experts.

L’existence des alertes qui ont précédé l’incendie, elle, est désormais largement documentée.

La compréhension complète de l’incendie dépendra de la transparence sur ce qui s’est passé entre ces deux réalités : les risques connus et les décisions effectivement appliquées sur le terrain. C’est dans cet intervalle, du 14 juillet au 14 août, que la chaîne administrative, la prévention régionale et la responsabilité politique devront pouvoir être examinées avec précision.

Sources

Archive LinkedIn importée le 19/09/2026.Voir la publication d’origine sur LinkedIn →
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