À quel moment l’humanité va-t-elle devenir mature ?

L’immaturité de notre monde me sidère moins par l’ampleur de ses crises que par notre capacité à les comprendre sans réellement modifier les mécanismes qui les produisent. Notre époque dispose d’une quantité considérable de connaissances, d’expériences historiques, de données scientifiques et de moyens techniques. Pourtant, une étrange distance persiste entre ce que nous savons et ce que nous sommes collectivement capables d’en faire.
Les guerres en offrent l’exemple le plus brutal. Nous connaissons leurs conséquences humaines, économiques, sociales et environnementales. Le XXe siècle a montré jusqu’où pouvait conduire la combinaison de la puissance industrielle, du nationalisme, de la propagande et de la technologie militaire. Depuis, les capacités destructrices se sont encore développées. Les armes sont devenues plus précises, plus rapides, parfois davantage automatisées, tandis que plusieurs États disposent toujours d’arsenaux capables de provoquer des destructions à une échelle difficilement concevable.
Cette situation est généralement pensée à travers la stratégie, la défense, la dissuasion ou l’équilibre des puissances. Ces concepts répondent à des réalités géopolitiques bien concrètes, mais ils révèlent aussi les limites de notre organisation collective. Une civilisation capable d’envoyer des sondes dans l’espace, de manipuler le vivant, de développer des intelligences artificielles et de construire des réseaux de communication planétaires reste largement dépendante de la menace pour garantir sa sécurité.
La puissance technique a progressé beaucoup plus vite que notre capacité à organiser durablement la coopération.
La finance révèle une contradiction différente. Les marchés financiers sont parfois décrits comme s’ils constituaient une réalité presque extérieure aux sociétés humaines. Ils reposent pourtant sur des institutions, des règles, des contrats, des anticipations, des rapports de confiance, des évaluations et des décisions collectives. Les actifs financiers correspondent parfois à des biens, à des entreprises ou à des capacités productives bien réelles, mais leur valeur dépend aussi fortement des attentes que les acteurs placent en eux.
Lorsqu’un marché s’effondre, les terres agricoles, les bâtiments, les machines ou les compétences humaines ne disparaissent pas instantanément. Leur valorisation peut pourtant s’effondrer, avec des conséquences très concrètes sur l’investissement, l’emploi, les retraites, le crédit ou les finances publiques. Une représentation chiffrée de la valeur finit ainsi par exercer un pouvoir considérable sur les conditions matérielles d’existence.
Nous avons construit ces mécanismes pour organiser les échanges et l’investissement. Avec le temps, nos sociétés sont devenues tellement dépendantes de leur stabilité qu’une remise en cause profonde du système menace immédiatement une multitude d’autres équilibres. L’outil finit alors par contraindre ceux qui l’ont créé.
La même difficulté apparaît dans notre rapport à l’écologie. La dégradation des écosystèmes, le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et l’épuisement de certaines ressources imposent de revoir une partie de nos modes de production et de consommation. En tant que photographe animalier, cette réalité possède pour moi une dimension très concrète. La faune, la flore et les milieux naturels forment des réseaux d’interdépendances dont les perturbations peuvent se propager bien au-delà de l’espèce ou du territoire directement touché.
Une grande partie du débat écologique contemporain s’est toutefois concentrée sur le carbone, les normes, les technologies de substitution, l’électrification ou les mécanismes de financement de la transition. Ces leviers ont leur utilité, mais ils laissent parfois au second plan une question beaucoup plus structurelle : la quantité de ressources que nous extrayons, transformons, transportons, emballons, consommons puis rejetons.
La surproduction et le gaspillage occupent ici une place centrale. Une partie des biens produits est invendue, détruite, rapidement remplacée, rendue obsolète ou abandonnée bien avant la fin de sa durée de vie potentielle. L’alimentation elle-même connaît des pertes et du gaspillage à différentes étapes de la chaîne. Réduire ces volumes diminuerait directement une partie de l’extraction de matières premières, des besoins énergétiques, du transport, des emballages et des déchets.
Une telle réduction touche cependant à une dépendance majeure de nos économies. Produire moins peut entraîner moins de ventes. Une baisse durable de la consommation peut peser sur les profits, l’emploi, les recettes publiques, l’investissement et la capacité de certains acteurs à rembourser leurs dettes. La croissance reste profondément intégrée à l’équilibre de systèmes économiques dont une grande partie du fonctionnement repose sur l’augmentation continue des échanges.
Nous nous retrouvons ainsi devant une contradiction structurelle. Nous cherchons à réduire notre pression sur les ressources tout en conservant des mécanismes économiques qui restent largement dépendants de l’expansion de la production et de la consommation. La difficulté écologique dépasse alors largement le choix entre une technologie propre et une technologie polluante. Elle concerne l’architecture même de nos sociétés.
Cette contradiction devient encore plus difficile à accepter lorsqu’on observe les inégalités qui accompagnent cette production mondiale. Des millions d’enfants travaillent toujours dans des conditions qui peuvent compromettre leur santé, leur éducation ou leur développement. Des centaines de millions de personnes restent confrontées à la faim ou à une forte insécurité alimentaire, tandis que d’immenses quantités de nourriture et de ressources sont parallèlement perdues ou gaspillées.
Les moyens techniques existent pourtant à une échelle que les générations précédentes auraient difficilement imaginée. Nous savons produire énormément, transporter rapidement des marchandises à travers la planète, automatiser des chaînes logistiques, prévoir des récoltes, analyser des territoires par satellite et optimiser des réseaux complexes. La difficulté réside davantage dans la manière dont les ressources, les intérêts économiques, les institutions et les priorités politiques s’articulent.
Cette situation oblige à distinguer progrès technique et maturité collective.
Des téléphones plus puissants, des algorithmes plus rapides, des satellites plus nombreux ou des systèmes financiers plus sophistiqués témoignent d’une capacité technique croissante. Ils ne disent presque rien, à eux seuls, de notre capacité à gérer les conséquences de cette puissance.
Une civilisation peut maîtriser la fusion nucléaire, l’intelligence artificielle ou l’ingénierie génétique tout en restant incapable d’assurer une répartition décente des ressources, de préserver durablement ses écosystèmes ou de résoudre ses conflits sans accumulation d’armes. La sophistication des outils ne garantit aucune sophistication équivalente dans les finalités que nous leur assignons.
Notre époque confond d’ailleurs souvent plusieurs notions. L’accélération devient synonyme de progrès. L’accumulation sert de mesure de richesse. La croissance économique demeure associée à la réussite, même lorsque certaines formes de production augmentent simultanément la consommation de ressources ou la quantité de déchets. La sécurité internationale continue de reposer en partie sur la capacité à infliger des dommages considérables à un adversaire potentiel.
Pris séparément, chacun de ces mécanismes possède sa logique. Leur interaction produit pourtant un système dont la cohérence globale devient difficile à défendre.
Une économie cherche la croissance pour maintenir l’emploi, les revenus et la solvabilité. Les entreprises cherchent des débouchés pour continuer à produire. Les États recherchent des recettes pour financer leurs politiques publiques et rembourser leurs dettes. Les consommateurs dépendent de leur emploi pour vivre et participent, par leur consommation, au maintien de l’activité qui soutient ces emplois. Parallèlement, la réduction de notre empreinte écologique suppose de limiter certaines formes de production, d’extraction et de consommation.
Personne ne contrôle seul cette mécanique. Chacun agit à l’intérieur d’un ensemble de contraintes, d’intérêts et de dépendances qui se renforcent mutuellement. C’est justement ce qui rend le problème si difficile à résoudre. L’incohérence peut émerger d’un système dans lequel chaque acteur poursuit, à son échelle, une logique parfaitement compréhensible.
La maturité collective pourrait commencer par la capacité à reconnaître ces dépendances et à accepter certaines limites. Une limite physique aux ressources. Une limite écologique à la destruction des milieux. Une limite sociale à l’exploitation. Une limite politique à l’usage de la violence. Une limite économique à l’idée selon laquelle toute activité doit nécessairement croître pour rester viable.
Une société réellement avancée devrait pouvoir préserver ce qui rend son existence possible sans avoir besoin d’augmenter continuellement sa consommation matérielle. Son économie devrait rester un moyen d’organiser la vie collective plutôt qu’une finalité autonome. Sa sécurité devrait progressivement dépendre davantage de la coopération, du droit et de la stabilité des relations que de la capacité de destruction. La dignité humaine devrait conserver une valeur indépendante des fluctuations d’un marché ou de la rentabilité économique d’un individu.
Nous disposons déjà d’une quantité immense d’informations sur les conséquences de nos choix. Les guerres passées, les crises économiques, les catastrophes industrielles, les déséquilibres sociaux, les travaux scientifiques sur le climat et la biodiversité nous fournissent un retour d’expérience considérable. Le problème réside de moins en moins dans notre capacité à détecter les dangers. Il se trouve dans notre difficulté à transformer cette connaissance en changement structurel lorsque celui-ci menace des intérêts, des habitudes ou des équilibres dont nous dépendons.
C’est ici que la notion de maturité prend tout son sens. Être mature ne consiste pas à renoncer au progrès, à la technologie ou au développement. Cela suppose de devenir capable d’arbitrer entre ce que nous pouvons faire et ce qu’il est raisonnable de faire, entre un avantage immédiat et ses conséquences à long terme, entre la puissance dont nous disposons et la responsabilité qu’elle implique.
L’humanité a énormément appris à construire, extraire, produire, calculer, optimiser et contrôler. Elle maîtrise beaucoup moins bien l’art de se limiter lorsque ses propres capacités commencent à menacer les conditions dont elle dépend.
À quel moment l’humanité va-t-elle devenir mature ?
Il n’existe probablement aucun instant précis où elle le deviendra soudainement. Une civilisation mûrit lorsqu’elle apprend progressivement à intégrer les conséquences de ses actes dans ses décisions, à corriger les mécanismes qui deviennent destructeurs et à renoncer à certaines possibilités lorsqu’elles compromettent sa propre viabilité.
Le progrès pourrait alors cesser d’être évalué uniquement à partir de ce que nous sommes capables de produire, de conquérir ou de contrôler. Il pourrait aussi se mesurer à notre capacité à préserver, transmettre, coopérer et maintenir les conditions nécessaires à la vie.
Notre puissance technique a atteint une dimension planétaire. Notre maturité collective n’a pas encore suivi la même trajectoire.
Et c’est probablement ce décalage qui caractérise le mieux notre époque : une humanité devenue extraordinairement puissante avant d’avoir pleinement appris à maîtriser sa propre puissance.
